Lu dans la presse/Bombardement de Bouaké: l’enquête en France se heurte à la raison d’État

Publié le par Messeb

Source : FratMat : Dernière Mise à jour : 09/07/2008 (Auteur : autres)

Le 8 avril dernier, le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a indiqué à la juge du Tribunal aux armées de Paris (TAP), Florence Michon, qu’il ne souhaitait pas déclassifier le rapport de fin de mission de l’ancien ambassadeur de France à Abidjan, Gildas Le Lidec, conformément aux recommandations de la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN).

 Ce document, qui couvre la période 2002-2005, l’Etat le couve jalousement. En effet, comme Mme Michon le rappelait dans un courrier adressé à M. Kouchner, le 27 septembre 2007, la juge Brigitte Raynaud, à qui elle a succédé entre-temps, en avait demandé une première fois à travers une communication au ministère des Affaires étrangères le 26 septembre 2005. Sa demande était restée sans réponse, l’incitant à la renouveler le 4 novembre 2005. Là encore, le courrier resta sans suite.

 Florence Michon relança à son tour le Quai d’Orsay, le 25 octobre 2006, mais une nouvelle fois, on ne prit pas la peine de lui répondre... Il fallut une quatrième demande, en janvier 2008, pour que, trois ans après, l’Etat français daigne accuser réception. L’entêtement des deux juges n’aura pas été récompensé puisque, finalement, le ministre des Affaires étrangères a décidé que ce fameux rapport devait rester “secret-défense”.

 Depuis le début de l’enquête, tout se passe comme si l’Etat français avait quelque chose à cacher dans cette affaire dont on sait désormais presque tout... hormis l’essentiel : qui a donné l’ordre de bombarder, le 6 novembre 2004, une position française basée dans le lycée Descartes de Bouaké, au nord du pays, région alors aux mains des rebelles opposés au Président Laurent Gbagbo?

 
L’attaque, menée par deux avions Sukhoï-25, avait coûté la vie à neuf militaires français, un civil américain, et blessé 38 soldats – dont certains très grièvement. Elle avait donné lieu à des représailles immédiates de la France, qui avait détruit la quasi-totalité de l’aviation ivoirienne.

 Les Sukhoï étaient sous étroite surveillance

 Craignant un nouveau coup d’Etat, le Président Gbagbo avait alors incité des milliers de “Patriotes” à descendre dans les rues d’Abidjan, où ses partisans s’en prirent aux ressortissants français qui durent alors être évacués. Jamais la tension n’avait été aussi vive entre les deux pays, qui tentent aujourd’hui de sceller leur réconciliation, comme l’atteste le récent déplacement de Bernard Kouchner à Abidjan.

 Dès le lendemain de l’attaque du lycée Descartes, les soupçons se sont logiquement portés sur l’entourage du Président Gbagbo (les Sukhoï appartenaient à l’armée ivoirienne). Le Chef de l’Etat ivoirien a toujours contesté avoir donné l’ordre d’attaquer des positions françaises, privilégiant la thèse d’une bavure et observant que le bombardement meurtrier avait servi de prétexte à la France pour mener des représailles, avec éventuellement pour objectif à court terme de le renverser...

 Ce qui est certain, c’est que l’attitude des autorités françaises juste après l’attaque est pour le moins troublante. L’enquête a, en effet, établi que les Sukhoï étaient sous l’étroite surveillance de l’armée française avant  même leur décollage.

 Lors de sa dernière audition, le 20 février 2008, le général Henri Poncet, qui commandait la force Licorne en Côte d’Ivoire au moment des faits, a confirmé qu’il informa de l’attaque de Bouaké le chef d’Etat-major des armées (CEMA), le général Henri Bentegeat, un quart d’heure après les faits. “Le général Bentegeat m’a alors demandé (...) si j’étais en mesure de détruire les avions dans le cadre d’une opération de rétorsion. Je lui ai répondu : “Oui, s’ils se posent à Yamoussoukro.”

 “Que vous a répondu le général Bentegeat?” a demandé la juge Michon. “Dans mon souvenir, il y a eu un petit temps de latence, le général Bentegeat étant sans doute en liaison directe avec l’Elysée, je pense avec le Président en personne, puisque celui-ci est chef des armées et que le CEMA lui est directement subordonné. Ensuite le général Bentegeat a donné son feu vert pour la destruction des avions”, s’est souvenu Henri Poncet.

 “Nous ne devions pas nous intéresser aux mercenaires”

 Lors de son audition, le général Poncet est revenu sur l’un des épisodes les plus intrigants de cette affaire. Le lendemain du bombardement, les forces françaises arrêtaient à l’aéroport d’Abidjan neuf Ukrainiens, quatre Biélorusses et deux Russes. Des mercenaires qui, a priori, avaient toutes les chances de détenir des informations sur l’équipage des deux Sukhoï. Les services de renseignement français savaient déjà à cette date que chaque avion était composé d’un pilote slave et d’un co-pilote ivoirien.

 Or, dès le 11 novembre 2004, les quinze personnes arrêtées étaient relâchées et remises à l’ambassadeur de Russie, à la stupéfaction des militaires français.

 “Je n’avais pas du tout envie de lâcher ces personnes”, a confié le général Poncet à la juge, indiquant avoir reçu “cette instruction par deux canaux différents. D’une part le canal diplomatique, d’autre part le canal militaire. C’est l’ambassadeur de France qui m’a fait savoir qu’il fallait remettre ces personnes au représentant de la Russie.”

 Le général dit avoir reçu l’ordre formel de libérer les mercenaires du général Emmanuel Beth, commandant du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO). “Le général Beth n’a pu que me retransmettre un ordre qu’il avait lui-même reçu, il n’a pas pris d’initiative sur ce plan-là”, a cru bon de préciser le général Poncet. “Avez-vous demandé des explications au général Beth, ou à votre interlocuteur, sur les raisons de cette décision?” s’est enquise la juge.

 “Oui. Dans la discussion, de manière informelle, je me suis interrogé pour savoir pour quelles raisons on relâchait des personnes qui étaient des mercenaires et qui savaient certainement des choses intéressantes.

 - Avez-vous eu une réponse ?

 - Non.”

 Publiquement, au cours de différentes interviews, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, a notamment invoqué des motifs juridiques pour justifier l’élargissement des quinze mercenaires. Un argument qui ne convainc visiblement ni la juge, ni le général Poncet, qui a déclaré : “Selon moi, le cadre juridique ne posait pas de problème. Je vous renvoie à la loi Pelchat sur le mercenariat, qui date de 2003, et qui dit que l’on doit, par tous les moyens, empêcher ce type d’activités (...) Je préfère donc ne pas faire trop de commentaire quant à l’absence de cadre juridique.”

 Visiblement amer, le général Poncet a conclu: “De toute façon, nous avions bien compris que nous ne devions pas nous intéresser aux mercenaires.”

 “Les pilotes slaves n’étaient-ils pas des témoins gênants?” a osé la juge. «Je n’ai pas de commentaire à faire”, a lâché Henri Poncet. Interrogé en qualité de témoin le 7 février, Dominique de Villepin, qui était à l’époque ministre de l’Intérieur, et qui connaît par cœur le dossier ivoirien, a de son côté affirmé n’avoir été informé de rien.

 Mandat d’arrêt contre un pilote biélorusse

 Autre épisode étrange: dix jours après l’attaque de l’emprise Descartes, les policiers togolais ont arrêté à la frontière huit mercenaires biélorusses. Selon le témoignage de François Boko, alors ministre de l’Intérieur du Togo, recueilli par la juge, les autorités de Lomé “avaient l’intime conviction que les individus interpellés avaient bombardé le camp”. Or, là encore, le gouvernement français, contacté par son homologue togolais, demanda la remise en liberté des suspects...

 Attaché de défense au Togo d’août 2004 à août 2007, le colonel Jean-Paul Battesti, interrogé en qualité de témoin le 13 mars, a indiqué qu’il avait reçu de l’ambassadeur de France au Togo “l’instruction” de ne rien faire. La procédure a établi que le représentant local de la DGSE (les services secrets) ainsi que du SCTIP (service de coopération technique international de police) avaient reçu un ordre similaire.

 Pourtant, parmi les huit Biélorusses brièvement interpellés au Togo figurait un certain Yury Sushkin, qui avait été identifié (il a même été photographié) dès le 6 novembre 2004 par l’armée française comme étant l’un des deux pilotes des Sukhoï... Le patron de la DRM (direction du renseignement militaire), Michel Masson, a confirmé à la juge qu’au moins “un Blanc présumé être l’un des pilotes des avions Sukhoï” figurait dans le groupe arrêté par la police togolaise.

 Yury Sushkin est d’ailleurs désormais visé par un mandat d’arrêt international, délivré par la juge Michon le 4 février 2008. “Comment expliquez-vous que cet individu, gardé à la disposition des autorités françaises par les autorités togolaises, manifestement très bien disposées à collaborer avec elles, a été finalement remis en liberté?” a demandé Florence Michon au colonel Battesti. “Je n’ai pas d’explication”, a prudemment répondu le militaire.

 Selon le représentant de la DGSE au Togo, questionné au cours de l’enquête, c’est parce que la France souhaitait “ne pas avoir de problèmes avec la Biélorussie” qu’elle aurait indiqué aux autorités de Lomé son souhait de voir relâchés les mercenaires. Un argument qui ne convainc pas la magistrate. Devant la juge, le général Poncet, interrogé sur cet épisode, a lui-même affirmé: “Je ne peux pas m’empêcher de faire un rapprochement avec l’ordre qu’on m’a donné à moi de libérer les quinze Slaves que nous retenions.”

   Le “manque d’enthousiasme” des autorités françaises

 Michèle Alliot-Marie a déclaré qu’à l’époque, la France n’avait pas d’informations suffisamment précises pour exiger des Togolais qu’ils gardent prisonniers les huit mercenaires – qui ont ensuite été discrètement exfiltrés vers Moscou.

 “Pour les entendre, et les extrader, il aurait fallu que nous disposions d’un mandat d’arrêt international. Or la justice n’avait aucune preuve sur laquelle fonder ce mandat d’arrêt. Les analyses et les recoupements, nous ne les avons eus qu’après, et ils n’ont conduit qu’à des présomptions que des pilotes pouvaient peut-être se trouver dans ce groupe”, expliquait ainsi MAM à Libération, le 3 juillet 2006.

 Cette argumentation fait bondir l’un des avocats des familles des victimes, Me Jean Balan, qui s’apprête (lire son interview) à demander l’audition de Michelle Alliot-Marie. Sollicitée par Mediapart, l’actuelle ministre de l’Intérieur n’a pas souhaité s’exprimer, mais a fait savoir par le biais de son service de communication qu’elle n’avait “pas pour habitude de se dérober aux convocations judiciaires”.

 Une chose est certaine, comme l’a résumé la juge Michon au cours de l’interrogatoire du général Poncet : “Trois personnes différentes sont intervenues à Lomé, sans compter l’ambassadeur qui était lui aussi informé, deux ministères au moins ont été impliqués, le ministère de la Défense et celui de l’Intérieur, sans compter le Quai d’Orsay, et la même décision a été retransmise à trois personnes différentes, par trois canaux différents.”

 L’attitude des autorités françaises ne laisse décidément pas de surprendre. Faut-il la mettre en relation avec l’apparition dans le dossier d’un personnage controversé, Robert Montoya, un ancien de la cellule antiterroriste de l’Elysée sous François Mitterrand, reconverti dans le négoce d’armes?

 C’est sa société qui a vendu aux forces armées ivoiriennes les deux Sukhoï-25. Et c’est sa secrétaire personnelle qui a accueilli, au Togo, les huit mercenaires biélorusses...

 “L’implication possible dans cette affaire de Robert Montoya, personnage vraisemblablement bien connu des services de renseignements français, explique-t-elle le manque d’enthousiasme manifesté par les autorités françaises à la suite de l’arrestation des huit Biélorusses?”,  a demandé la juge Michon au général Poncet. “Je n’ai pas de commentaire à faire”, a rétorqué le militaire, renvoyant la magistrate à ses interrogations... ou à ses convictions.

 Fabrice Lhomme

 Médiapart du 18 juin 2008

 Les révélations du général Henri Poncet

 Officiellement, la réconciliation franco-ivoirienne est en marche. “Le plus dur de la crise est derrière nous”, a lancé Bernard Kouchner,  au terme de sa visite à Abidjan les 14 et 15 juin-la première d’un dignitaire français auprès du Président Gbagbo depuis quatre ans. Officieusement, bien des incertitudes entourent toujours le déclenchement des troubles de novembre 2004, quand le bombardement d’un camp militaire français à Bouaké par l’aviation ivoirienne tua 9 soldats et provoqua une escalade de violences.

 Dans le secret de son enquête, la juge du tribunal aux armées Florence Michon a recueilli, le 20 février, une déposition édifiante : l’audition du général Henri Poncet, dont la teneur -  jusqu’ici inédite - corrige les premières impressions sur les responsabilités du raid de 2004. Ancien commandant du détachement français de l’opération Licorne (10 000 soldats sous mandat de l’Onu), le général a relativisé l’implication du Président ivoirien et de son entourage: “J’ai le sentiment qu’il y a eu une désorganisation totale de l’état-major à Yamoussoukro, a-t-il dit. Je pense que Laurent Gbagbo n’était pas au courant non plus. Je pense qu’il a pris le train en route et qu’il l’a fait parce qu’il est un chef bété et que, dans la culture bété, le chef assume ce que fait son clan.”

 Depuis son ouverture, l’enquête judiciaire avait nettement privilégié la thèse d’un coup monté au plus haut niveau du régime pour chasser les Français du pays. Le 6 novembre 2004, deux avions Sukhoi de l’armée ivoirienne avaient effectué un raid meurtrier sur une position française, dans des circonstances qu’un rapport du commissaire-commandant de l’opération Licorne avait estimées “imputables à l’Etat ivoirien”. Or, devant la juge, le général Poncet a mis en cause, lui, une “chaîne parallèle” de commandement qui aurait débordé le Président ivoirien.

 “Le Président Gbagbo, raconte-t-il, ne nous avait pas caché, à l’ambassadeur et à moi-même, qu’il allait y avoir une offensive. Compte tenu de tous les signes annonciateurs d’une reprise de la guerre, nous sommes allés, en effet, tous les deux voir le Président Gbagbo pour essayer de l’en dissuader, en lui faisant valoir les risques qu’il prenait vis-à-vis de la communauté internationale en agissant de la sorte”. Le Président Gbagbo nous avait répondu en substance: “Je ne peux plus les tenir.” Le “les” visait ses militaires.” L’officier supérieur a même relaté à la juge que “deux ou trois jours” avant l’attaque, un haut responsable de l’armée ivoirienne “avait fait passer le message qu’il fallait que nous nous tenions à l’écart si nous voulions qu’il n’arrive rien à nos ressortissants à Abidjan”. Un autre soldat ivoirien de haut rang, dit-il, lui avait aussi “lâché le morceau en [lui] disant qu’il n’avait aucune autorité sur la force aérienne”.

 Une opération séditieuse

 Ces nouvelles déclarations du général Poncet (deux ans et demi après sa première audition) accréditent donc l’hypothèse d’une opération séditieuse destinée à enflammer la situation du pays - et qui aurait visé au renversement de Gbagbo. Elles laissent dans l’ombre un autre point crucial de l’enquête : les arrestations de mercenaires ukrainiens, russes et biélorusses, le 7 novembre (lendemain du raid) à l’aéroport d’Abidjan, puis le 9 novembre à la frontière du Togo. La juge a établi que les pilotes du raid comptaient parmi ces suspects, mais qu’ils furent vite relâchés.

 “Je n’avais pas du tout envie de lâcher ces personnes”, a assuré le général, précisant avoir “reçu très vite l’ordre de les libérer” - sans dire précisément de qui. “J’ai dit que je ne comprenais pas cette décision et on m’a répondu: tu exécutes”, a-t-il simplement ajouté. L’enquête montre que l’interpellation à la frontière togolaise fut signalée aux services secrets français et au ministère de l’Intérieur, mais là aussi en vain. Convoqué comme témoin le 7 février dans la plus grande discrétion, Dominique de Villepin, ministre de l’Intérieur au moment des faits, a certifié qu’ “à aucun moment [son] cabinet n’avait été saisi de ce dossier”. Et le rapport de synthèse de l’ambassadeur que réclame la juge reste inaccessible: suivant l’avis négatif de la commission compétente, Bernard Kouchner a refusé de lever le secret-défense. Même pour la réconciliation franco-ivoirienne, toutes les vérités ne sont peut-être pas bonnes à dire...

 Hervé Gattegno,

 Le Point du 19 juin 2008

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